La course à l’in(ter)férence : protéger la démocratie à l’ère de l’IA avancée grâce à l’éclairage de la recherche et des politiques publiques
L’une des plus graves menaces que pose l’IA de pointe pour la société est sa capacité à ébranler les institutions sur lesquelles celle-ci repose. Trois facteurs ont créé un terreau particulièrement fertile pour l’ingérence électorale et d’autres formes de perturbation systémique : la montée du populisme et de l’autoritarisme dans le monde; les médias sociaux devenus la principale source d’information pour une majorité de l’électorat; et l’accès, en quelques clics, à des outils d’IA puissants et peu coûteux. Des travaux récents, notamment ceux de spécialistes du CIFAR, examinent la menace sérieuse que l’évolution rapide de l’IA avancée fait peser sur la démocratie, tout en proposant des pistes de solution concrètes.
Les hypertrucages pendant l’élection canadienne de 2025 : prévalence, partisanerie et dynamique des plateformes, Livernoche et coll., 2026
Menée à l’Université McGill sous la direction de la professeure Reihaneh Rabbany, titulaire d’une chaire en IA Canada-CIFAR à Mila et membre du Conseil de la recherche du Programme de recherche de l’ICSIA au CIFAR, cette étude porte sur l’ampleur et l’incidence des contenus synthétiques générés par l’IA pendant l’élection fédérale de 2025. Ses conclusions dressent, à plusieurs égards, un portrait rassurant : après avoir analysé plus de 185 000 publications dans les principaux médias sociaux, l’équipe a découvert qu’environ 6 % étaient des hypertrucages, pour la plupart inoffensifs. Quant aux hypertrucages qui présentaient un risque sur le plan politique (voir les exemples réels d’images diffamatoires, complotistes, propagandistes ou haineuses fournis plus loin), ils ont suscité très peu d’intérêt, ne comptant que pour 0,1 % de l’ensemble des visionnements dans cette catégorie de contenu. Le rapport souligne toutefois le défi particulier que posent les images artificielles très réalistes, qui sont parfois si crédibles qu’elles peuvent facilement passer pour des images véridiques. Selon le plus récent Rapport international sur la sécurité de l’IA (Bengio et coll., 2026), le réalisme croissant des hypertrucages visuels compte parmi les avancées les plus marquantes des modèles de pointe depuis la dernière année. Si ces images étaient encore peu répandues pendant l’élection canadienne de 2025, elles présentent un risque important qu’il faudra prendre au sérieux à mesure que les hypertrucages convaincants se multiplieront.

Quand l’IA s’immisce dans les élections : quatre actions à mettre en œuvre pour protéger l’intégrité des élections et défendre la démocratie – Régis et coll, 2025.
Comment, alors, faire face à ces menaces? Dans un livre blanc largement diffusé, la professeure Catherine Régis et ses collègues proposent quatre mesures que les gouvernements peuvent prendre pour réduire les impacts de l’IA avancée sur l’intégrité du processus électoral et référendaire :
- Actualiser les règles électorales afin d’interdire l’usage de contenus trompeurs générés ou diffusés par l’IA — qu’il s’agisse de bannir les hypertrucages malveillants, de contrer la propagation délibérée de désinformation ou d’exiger l’étiquetage des contenus synthétiques;
- Amener les partis politiques à assumer leurs responsabilités en matière de comportement électoral à l’ère de l’IA, notamment en adoptant un code de conduite en matière d’IA et en offrant la formation appropriée à l’ensemble des membres des partis politiques;
- Mettre sur pied une équipe d’intervention en IA et en cybersécurité au sein des autorités électorales afin de détecter et de contrer les usages malveillants pendant la période électorale, comme avant et après celle-ci;
- Miser sur la coopération internationale et mettre en commun les connaissances et pratiques exemplaires en constituant un groupe de confiance capable de repérer et de contrer les usages malveillants de l’IA.
Ces recommandations proposent des pistes d’action concrètes pour aider les gouvernements de tous ordres à mieux protéger la démocratie, tant par leurs politiques que par leurs interventions techniques. Elles font d’ailleurs déjà leur chemin au pays, au moment où plusieurs partis politiques étudient activement les mesures qui s’offrent à eux. Par ailleurs, le gouvernement fédéral a déposé, le 26 mars 2026, un projet de loi visant à moderniser la Loi électorale du Canada, notamment afin d’interdire les hypertrucages et de contrer la désinformation dans les processus électoraux fédéraux. Toutefois, comme le soulignent Tenove, Tworek et McKay (2026) dans une autre étude récente financée par le CIFAR, les politiques publiques ne peuvent, à elles seules, atténuer tous les risques que l’IA générative fait peser sur les élections démocratiques.
L’IA présente des risques pour les systèmes démocratiques et sociaux — Piedrahita et coll., 2026
La menace que l’IA représente pour les institutions démocratiques dépasse largement le cadre électoral : elle touche aussi les mécanismes fondamentaux de nos sociétés. Un nouveau livre blanc écrit par une équipe de recherche internationale dirigée par la professeure Zhijing Jin de l’Université de Toronto, titulaire d’une chaire en IA Canada-CIFAR à l’Institut Vecteur, apporte un éclairage complémentaire au Rapport international sur la sécurité de l’IA en abordant les risques de l’IA avancé sous un angle systémique. Selon l’étude, l’IA avancée pose des risques sociopolitiques dont l’ampleur pourrait ne devenir perceptible qu’une fois leurs effets cumulés. Ces risques sont particulièrement insidieux, car ces technologies pourraient être adoptées à grande échelle bien avant que l’on en mesure toutes les conséquences. L’équipe relève sept façons dont les systèmes d’IA avancés peuvent fragiliser nos systèmes sociaux :
- Uniformisation des idées : Les grands modèles de langage produisent généralement un nombre limité de réponses en fonction des données qui reviennent le plus souvent dans leur corpus d’entraînement. Lorsque la population en fait sa source d’information principale, ces modèles peuvent réduire la diversité des points de vue par rapport à la richesse des perspectives humaines;
- Renforcement des convictions : Conçus pour accroître la satisfaction des personnes qui les utilisent et l’engagement sur les plateformes, les assistants d’IA peuvent créer des boucles de rétroaction qui confortent certaines idées et les rendent plus difficiles à remettre en question. Ce phénomène va directement à l’encontre de la possibilité de revenir sur ses positions, une liberté essentielle à la démocratie moderne;
- Surcharge administrative : Inondée de mémoires et de commentaires générés à faible coût par l’IA, l’administration publique pourrait devoir mettre en place des mécanismes de filtrage susceptibles de limiter la participation citoyenne;
- Déluge informationnel : Lorsque la quantité de contenus politiques plausibles dépasse notre capacité à les vérifier ou à y répondre, il devient plus difficile de départager le vrai du faux;
- Opacité du pouvoir : Le caractère opaque de certains systèmes d’IA complique la surveillance des entreprises par les gouvernements, tout comme celle des gouvernements par la société civile;
- Imposition de normes culturelles : Les outils d’IA commerciaux peuvent intégrer des biais et des valeurs implicites qui ne reflètent pas nécessairement ceux des sociétés dans lesquelles ils sont utilisés;
- Concentration du pouvoir : Le contrôle des modèles avancés, des infrastructures et des chaînes de déploiement se concentre de plus en plus entre les mains de quelques grandes entreprises, dont l’influence grandit à mesure que ces systèmes gagnent en puissance et en portée.
Pour chacun de ces risques systémiques, l’équipe propose des moyens d’en atténuer ou d’en neutraliser les effets. Son analyse fournit aussi des repères utiles pour la recherche et les politiques publiques. Elle rappelle qu’il ne suffit pas de régler les modèles sur nos valeurs — une priorité actuelle de la communauté internationale. Il faut aussi mieux comprendre les répercussions sociétales plus larges et plus profondes de l’IA avancée.
Quelles leçons en tirer?
L’une des principales conclusions du Rapport international sur la sécurité de l’IA (Bengio et coll., 2026) est claire : la résilience de nos sociétés demeure notre meilleur rempart contre les dérives de l’IA. Les menaces les plus évidentes pour les systèmes sociaux et démocratiques sont la diffusion de contenus synthétiques malveillants ainsi que la manipulation et la persuasion à des fins politiques. Pour y faire face, il faut investir de manière plus stratégique et soutenue dans des mesures complémentaires : aider la population à mieux comprendre l’IA, à en reconnaître les risques et à participer au dialogue public; encadrer et sanctionner les abus; et poursuivre la recherche pour améliorer les outils de détection et d’étiquetage des contenus nuisibles.
Ces trois publications récentes montrent comment les équipes de recherche du CIFAR, aux premières lignes dans ce domaine, font avancer les connaissances et unissent leurs efforts à ceux de partenaires internationaux pour mieux comprendre et réduire ces risques pour nos systèmes démocratiques. Dans le contexte géopolitique actuel, le Canada doit absolument continuer d’exercer un leadership sur cet enjeu. La réduction des risques liés aux contenus synthétiques figure d’ailleurs parmi les grandes priorités du Programme de recherche de l’ICSIA au CIFAR. Couvrant un large éventail de menaces, les projets menés sous son égide vont de la détection de la désinformation et de l’ingérence étrangère à la protection du système judiciaire contre les fausses preuves générées par l’IA. Fort de l’expertise développée au pays sur les impacts de l’IA avancée, le CIFAR continue de soutenir la recherche liée aux solutions techniques et sociotechniques dans le but d’atténuer ces risques et de préserver l’intégrité de nos institutions démocratiques.
Références
- Bengio, Yoshua; Clare, Stephen; Prunkl, Carina; Murray, Malcolm; Andriushchenko, Maksym; Bucknall, Ben, et coll. (2026). Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026, UK Department for Science, Innovation and Technology. https://internationalaisafetyreport.org.
- Livernoche, Victor; Musulan, Andreea; Yang, Zachary; Godbout, Jean-François; Rabbany, Reihaneh (2026). « Deepfakes in the 2025 Canadian Election: Prevalence, Partisanship, and Platform Dynamics », ACM Web Conference 2026 (WWW ’26). https://doi.org/10.1145/3774904.3792948
- Piedrahita, David Guzman; Banerjee, Dave; Blin, Kevin; Cobben, Pepijn; Corsi, Giulio; Huang, Xuanqiang Angelo et coll. (2026). AI Poses Risks to Democratic and Social Systems [livre blanc]. https://zhijing-jin.com/d/2026-ai-risk.pdf
- Régis, Catherine, Martin-Bariteau, Florian, Effoduh, Okechukwu (Jake), Gutiérrez, Juan David, Neff, Gina, Souza, Carlos Affonso et coll. (2025), Quand l’IA s’immisce dans les élections : quatre actions à mettre en œuvre pour protéger l’intégrité des élections et défendre la démocratie, [livre blanc], IVADO. https://ivado.ca/repertoire-des-ressources/quand-lia-simmisce-dans-les-elections/
- Tenove, Chris; Tworek, Heidi; McKay, Spencer (2026). « Canadian Policy Responses to Artificial Intelligence-Generated Threats to Democratic Elections », Canadian Public Policy/Analyse de politiques, vol. 52, no S1, p. 109-121. https://utppublishing.com/doi/10.3138/cpp.2025-042